100 ans plus tard, les lettres anonymes de « l’Œil de tigre » hantent encore la Corrèze

 
 
Auteur de l'article eleonore.bounhiol , publié le 24/03/2022 à 19:03
Des lettres anciennes
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C’est une affaire de lettres anonymes qui a longtemps bouleversé le quotidien de toute une ville, et qui a donné naissance au terme « corbeau » que l’on connaît aujourd’hui si bien.
En 1917, à Tulle, en Corrèze, des dizaines d’habitants se mettent à recevoir des lettres, souvent insultantes, révélant leurs pires secrets, ainsi que ceux de leurs voisins. Les diatribes sont mystérieusement signées « l’Œil de tigre ».
La psychose et la honte s’emparent rapidement de toute la communauté. Mais qui se cache derrière ces missives ? Quelqu’un qui n’y paraît pas le moins du monde… Nous avons discuté de l’affaire avec Francette Vigneron, journaliste et autrice : elle a été la première à s’intéresser à « l’Œil de tigre » et à déterrer les fameux courriers.

C’est un fait divers pas comme les autres, qui a marqué toute une région et continue encore, aujourd’hui, faire parler de lui.

Il y a près de 100 ans, à Tulle, en Corrèze, un mystérieux anonymographe va semer la panique dans toute la ville… En l’espace de 5 ans, plus de 110 lettres vont être distribuées dans la commune, qui compte alors 13 000 habitants.

A l’époque, le terme « corbeau » n’existe pas encore : et c’est cette affaire qui va l’inspirer, plus tard, au réalisateur Henri-Georges Clouzot, dont le film Le Corbeau, sorti en 1943, est librement adapté des méfaits de l’Œil de tigre.

Le corbeau meurtrier

Tout commence en 1917, quand plusieurs habitants reçoivent chez eux des lettres anonymes particulièrement virulentes : l’auteur s’en prend à tout le monde, insulte sans vergogne et expose les pires secrets de ses contemporains. Adultères, cleptomanie, accusations… Tout est mis sur la place publique par cet anonymographe, qui n’épargne presque personne. Le harcèlement dure des années, et la violence des propos va crescendo. Le corbeau de Tulle signe désormais ses lettres « l’Œil de tigre» et se proclame surpuissant.

La honte de voir ses secrets étalés au grand jour se répand comme une traînée de poudre dans les rues de Tulle, et les habitants sombrent dans la paranoïa.

En 1921, l’affaire prend une tournure dramatique. Auguste Gibert, un huissier de la préfecture de Tulle, reçoit des lettres accusant sa propre femme d’être le corbeau. Il sombre dans la folie, et finit par mourir, probablement en se suicidant. Peu de temps après, un secrétaire de mairie s’accuse à son tour d’être l’auteur des missives, et se donne la mort en avalant des médicaments.

Une femme au-dessus de tout soupçon

Une enquête est finalement ouverte, et contre toute attente, elle va accuser une certaine Angèle Laval, 35 ans, ancienne employée de la préfecture. En public, cette femme est discrète, bien élevée, effacée même. Mais en réalité, Angèle Laval nourrit depuis des années une haine sans limite envers ses contemporains, frustrée de ne pas avoir pu épouser l’homme dont elle s’était éprise, son supérieur Jean-Baptiste Moury.

En 2006, Francette Vigneron, journaliste, décide de s’intéresser à ce sombre dossier, restée dans les archives du département pendant près d’un siècle. Elle a consulté les fameuses lettres du « corbeau de Tulle », que l’on croyait disparues, et nous dévoile les dessous de l’affaire qui a fait trembler la Corrèze au sortir de la Première guerre mondiale… Entretien.