Les fantômes de l’affaire Ranucci : Jean-Baptiste Rambla, la victime devenu tueur

 
 
Auteur de l'article eleonore.bounhiol , publié le 25/04/2022 à 17:04
Un homme
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Le 3 juin 1974, la petite Marie-Dolorès Rambla, 8 ans, est enlevée devant son immeuble à Marseille, alors qu’elle jouait avec son frère Jean-Baptiste. Deux jours plus tard, le corps supplicié de la fillette est retrouvé, en bordure d’une route nationale. Un suspect est rapidement interpellé : il s’agit de Christian Ranucci, un commercial de 20 ans. L’homme devient l’ennemi public numéro 1, et il est l'un des derniers condamnés à être exécuté en vertu de la peine de mort...
Jusqu’à la publication, en 1978, d’un livre de Gilles Perrault, Le Pull-over rouge, une sorte de contre-enquête qui voudrait prouver son innocence.
Pour la famille de Marie-Dolorès, c’est un nouveau combat qui s’ajoute à leur deuil et à leur soif de justice. Son frère, Jean-Baptiste, grandit dans l’ombre du crime, accablé par la colère familiale, à tel point qu’en 2004, à l’âge de 37 ans, il va à son tour commettre l’irréparable. Et récidivera, quelques années plus tard.
Vengeance, mystère et secrets de famille : Agnès Grossman a enquêté sur les « fantômes de l’affaire Ranucci » et publie un livre aux éditions Presses de la Cité. Entretien.

C’est l’une des affaires les plus emblématiques du siècle dernier, devenue insociable du débat autour de l’abolition de la peine de mort, qui sera abrogée défectivement en 1981.

Le 3 juin 1974, la France apprend avec émoi l’enlèvement de la petite Marie-Dolorès Rambla, 8 ans, devant son immeuble à Marseille. Elle y jouait avec son frère, Jean-Baptiste, 6 ans, lorsqu’un homme s’est approché des enfants et a insisté pour que la fillette l’aide à chercher son « chien noir ». Jean-Baptiste, sur les instructions de l’inconnu, part de son côté. Il ne reverra jamais sa sœur.

Deux jours plus tard, le corps de Marie-Dolorès est retrouvé non loin d’une route départementale, lardé d’une quinzaine de coups de couteau, et le crâne fracassé à coups de pierre. Très vite, une véritable chasse à l’homme s’enclenche pour retrouver le « monstre ». C’est un homme de 20 ans, Christian Ranucci, impliqué le jour du drame dans un accident non loin de là, qui fait rapidement figure de suspect numéro 1. En garde à vue, il avoue le crime, et on retrouve dans sa voiture un pantalon tâché de sang. Il explique aussi avoir caché l’arme du crime, un couteau à cran d’arrêt automatique, dans une champignonnière : il sera bien retrouvé sur place. Mis en examen, il ne tarde pas à se rétracter. Mais il est trop tard ; trop d’éléments le confondent.

Le 10 mars 1976, il est condamné à la peine de mort pour le meurtre de Marie-Dolorès Rambla. Le 28 juillet, il est conduit à l’échafaud à l’aube, et exécuté.

Deux ans plus tard, le journaliste Gilles Perrault publie une « contre-enquête » de l’affaire, : Le pull-over rouge, qui questionne point par point la culpabilité de Ranucci, et entraîne un véritable tollé médiatique. Les demandes de révision s’enchaînent, et on crie à l’erreur judiciaire, alors même que le débat sur l’abolition de la peine de mort fait rage.

Pour la famille de Marie-Dolorès, qui ne se remet pas du drame, l’affront est terrible. Le père, Pierre Rambla, se donne alors une mission : se battre en faveur dela peine de mort, et prouver que Ranucci était bien coupable.

Jean-Baptiste Rambla, un frère hanté par le crime

Son fils, Jean-Baptiste, grandit lui aussi la rage au ventre, en plus de devoir supporter la culpabilité d’avoir été témoin, à seulement 6 ans, du pire drame de son existence. Jusqu’au jour où il sombre, à son tour, dans le crime. En 2004, âge de 37 ans, il tue sa patronne, Corinne Beidl, 42 ans, et cache son corps dans son cabanon de jardin pendant 7 mois. Confondu, et condamné à 18 ans de réclusion criminelle, il expliquera, lors de son procès, être « hanté » par la disparition de sa sœur depuis toujours.

Il obtient une libération conditionnelle en 2015. A quelques jours seulement de la fin de sa période de probation, Jean-Baptiste Rambla cède à nouveau à ses démons. A Toulouse, il égorge une jeune étudiante, Cintia Lunimbu, sans raison apparente.

On parle de la « malédiction » des Rambla. Que s’est-il vraiment passé dans la tête du frère de la petite Marie-Dolorès ? Agnès Grossmann, journaliste, a longuement enquêté sur l’affaire et a publié, aux éditions des Presses de la Cité; L’affaire Rambla ou le fantôme de Ranucci.  

Pourquoi vous être intéressée à cette affaire ?

Agnès Grossmann : J’ai travaillé pour l’émission Faites entrer l’accusé, j’avais donc bien évidemment suivi l’affaire Ranucci. Je savais qu’il y avait eu une forme de manipulation médiatique. L’histoire, à l’époque, a été racontée autrement. On avait médiatisé l'« innocence » supposée de Ranucci car cela « servait » la lutte contre la peine de mort. 

Un jour, on a appris que Jean-Baptiste Rambla avait tué quelqu’un. jJe n’ai pas pu m’empêcher de penser que son geste était lié au mensonge. J’ai toujours eu beaucoup de compassion pour cette famille, et je trouvais que c’était terrible pour eux, cette manipulation médiatique.

Son crime m’a mis mal à l’aise, évidemment. Et puis quand il a tué une deuxième fois, je me suis dit : il faut creuser. J’avais un terrain, et puis finalement personne n’en parlait. L’histoire de ses crimes n’avait finalement jamais été racontée comme cela.

A quoi ressemble la famille Rambla, avant le drame qu’est l’enlèvement de Marie-Dolorès ?

Agnès Grossmann : C’est une famille d’immigrés espagnols, ils ont quatre enfants et vivent dans une cité de Marseille. C’est une famille très modeste mais très heureuse.

Le père, Pierre, a une vie très difficile. Il est né d’une famille d’agriculteurs, il a perdu son père très tôt, il a toujours travaillé énormément de ses mains, ce qui ne lui as pas laissé le temps pour la légèreté. Il a rencontré sa femme Dolores au village, ce fut le un coup de foudre, et ils ont décidé de faire leur vie en France où Pierre avait déjà travaillé. Ils voulaient une vie heureuse, autour de leur famille. Ils ont eu leurs quatre enfants, Marie-Dolorès, l’ainée, Jean-Baptiste, le cadet, et puis des jumeaux.

Pierre adorait sa fille Marie-Dolorès. Et malheureusement, on lui a tué sa fille. Ça a été un drame terrible pour lui et il n’avait pas assez de « réserves » de bonheur pour faire face. Cette colère qu’il a entretenu pendant toutes ces années, c’était une façon de lutter contre la dépression, de survivre.