« Mon père a tué ma mère » : le témoignage poignant de Rachid Lamara sur l’enfer du féminicide

 
 
Auteur de l'article eleonore.bounhiol , publié le 30/03/2022 à 17:03
Un collage contre le féminicide
Adobe Stock
C’est l’histoire bouleversante d’une fratrie confrontée à l’enfer du féminicide. Le 16 octobre 1982, à Nice, Hamama, 43 ans et mère de 4 enfants, est assassinée par son mari, Mohamed. Rachid, 5 ans, et ses trois frères, se retrouvent orphelins. Après avoir longtemps enfoui ce traumatisme au plus profond de lui-même, Rachid a décidé de briser le silence et publie un livre, « Mon père a tué ma mère ». Il nous a accordé un entretien exclusif.

C’était une famille en apparence « banale ». Au début des années 80, Hamama, 43 ans, son mari Mohamed, 46 ans et leurs quatre fils, âgés de 2 à 19 ans, vivent à Nice. Le père est enduiseur, sa femme est mère au foyer.

Mais derrière les murs de leur maison, c’est un tout autre tableau qui se joue. Mohamed est violent avec Hamama. La mère de famille va même plusieurs fois trouver le courage d’aller porter plainte. Mais rien n’y fait. En 1978, Mohamed, fou de rage, lui assène 3 coups de couteau. Elle est hospitalisée, et ses quatre fils sont placés dans un foyer. Mais Hamama finit par revenir auprès de son bourreau, sous emprise, et sans issue.

La situation de la famille est de plus en plus précaire ; car Mohamed travaille de moins en moins. En 1982, après une énième scène de violence, Hamama décide que s’en est trop. Elle met son mari à la porte, enfin. Mais l’homme ne l’entend pas de cette oreille.

Une vie dans l'ombre du drame

Quelques jours plus tard, le 16 octobre, il surgit au domicile familial et se fait passer pour son fils aîné, afin que Hamama lui ouvre la porte. La mère de famille n’aura pas eu le temps de réagir : Mohamed lui assène pas moins de 22 coups de couteaux. Hamama s’effondre, dans une mare de sang. Un voisin alerte la police, et le père de famille finit par se rendre.

Le petit Rachid, âgé de 5 ans, et ses trois frères, sont à l’époque placés en foyer. Ils ignorent tout de ce qui vient de se passer. Le corps de leur maman est rapatrié en Algérie, où ils se rendent également pour assister aux obsèques. Livrés à eux-mêmes, ils vont finalement y vivre pendant des années, dans l’ombre du drame.  

En 1983, leur père est condamné à 10 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme, que l’on qualifie encore, à l’époque, de « crime passionnel ». Il bénéficie d’une libération conditionnelle après seulement 7 ans derrière les barreaux, et se rend à son tour en Algérie, où il reprend contact avec ses trois fils, avec qui il finira par retourner en France.

Mais un jour, Rachid, désormais adulte, va prendre conscience du drame qu’il a refoulé pendant tant d’années. Depuis, il a décidé de briser le silence, et publie, aux éditions City, Il a tué ma mère, un récit poignant sur la réalité des enfants dans l’enfer du féminicide. Entretien.

Pouvez-vous me décrire votre enfance, avant le drame ? Quels souvenirs en avez-vous ?

Rachid Lamara : Comme j’avais 5 ans au moment du drame, je n’ai que peu de souvenirs de mon enfance, c’est assez flou. Mais j’ai gardé quelques moments joyeux : on allait à la plage, je m’amusais avec mes frères, mon père qui apprenait à conduire à mon grand frère… J’ai quelques images de ma mère aussi, mais rien de plus.

Je me souviens aussi des mauvais moments : je me revois avec un seau dans les mains, je devais aller chercher de l’eau car nous n’avions pas d’eau courante. Nous vivions dans un taudis, tous entassés dans la même pièce. Mon père ne travaillait pas beaucoup, il aimait plutôt traîner au PMU.

Avez-vous été témoin de violences ?

Rachid Lamara : Non, je n’ai pas vu, heureusement, les violences que mon père exerçait sur ma mère. Je pense qu’il évitait de s’en prendre à elle quand nous étions là. Peut-être que mes grands frères ont plus de souvenirs, ils m’ont parlé de deux trois choses, mais ils ne se souviennent pas de tout, car le traumatisme efface une partie de la mémoire. Ça grille le cerveau véritablement.