« On ne s’habitue jamais à ce qui est atroce » : les confidences du Dr. Michel Debout, médecin légiste

 
 
Auteur de l'article eleonore.bounhiol , publié le 24/10/2022 à 14:10
Une chambre d'autopsie
Istock
INTERVIEW. C’est l’une des spécialités les plus méconnues, et les plus intrigantes de la médecine moderne : la médecine légale. Dans les enquêtes criminelles, c’est une étape essentielle, qui révèle parfois le pire. Mais le travail d’un légiste ne se résume pas à l’autopsie. Pour le Dr. Michel Debout, auteur du « Journal incorrect d’un médecin légiste » (ed. de l’Atelier), cette discipline relève même bien plus du « vivant » que du « mort ». Il s’est confié, pour Enquêtes de vérité, sur son exercice délicat d’une pratique parfois taboue.

Il est celui qui dissèque, qui autopsie, qui prélève, qui scrute la mort, en quelque sorte. Le médecin légiste jouit, dans l’imaginaire collectif, d’une réputation pour le moins… morose. Pourtant, son rôle est essentiel, et l’exercice de cette spécialité défie, dans les faits, de nombreux clichés.

Le légiste n’est pas un homme au visage forcément pâle, errant dans les couloirs de la mort et devenu insensible aux odeurs, aux souffrances, au macabre.
La discipline est certes, sollicitée par la justice pour réaliser une autopsie en cas de décès d’origine criminelle, mais aussi pour constater des violences sexuelles, des coups et blessures, un suicide…

Et ce métier existe depuis l’Antiquité. Dans la Rome Antique, un « médecin de forum » était chargé de lever le corps des défunts et d’expliquer, sur la place publique, les causes de leur mort.

Depuis, la pratique a bien évolué. Aujourd’hui, la médecine légale s’exerce avec un équipement technologique de pointe, une déontologie rigoureuse… Et une bonne dose d’humanité.

Le Dr. Michel Debout exerce la médecine légale depuis plusieurs décennies au C.H.U de Saint-Etienne. Il est aussi psychiatre, expert judiciaire près de la cour d’appel de Lyon, et engagé sur de nombreuses questions en lien avec les violences.

Dr. Michel Debout, médecin légiste : « l’aspect psychologique est très important « 

Il raconte son expérience et ses combats dans un livre, Journal incorrect d’un médecin légiste, publié en 2021 aux éditions de l’Atelier. Il a accepté de répondre à nos questions.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir légiste ? Ou était-ce un hasard ?

Dr. Michel Debout : C’est un peu les deux, à vrai dire. Je n’ai pas choisi d’être légiste, j’ai choisi d’être médecin, tout simplement. A la fin de mes études, j’hésitais entre plusieurs orientations, et j’ai complété ma formation de médecin du côté de la psychologie, avec un doctorat, et du côté du droit, avec une autre formation.

Je n’avais pas encore choisi une orientation définitive, et puis, j’ai connu professeur de médecine légale à Lyon, mai 68, qui m’a beaucoup inspiré. J’ai compris que la médecine légale correspondait à peu près à l’avenir que j’envisageait dans mon travail. Cette discipline est à la croisée de beaucoup de champs de la médecine. Contrairement à ce que l’on croit, ça n’est pas du tout réduit à la médecine des morts, c’est une médecine ouverte sur la société, sur les rapports humains, et lorsqu’ils dérivent dans la violence. C’est cela qui rend la spécialité très intéressante.

Concrètement, quel est le rôle d’un médecin légiste ? Comment se déroule son travail ?

Il y a une image très réductrice du médecin légiste dans la culture populaire, on imagine que c’est celui qui est sur la scène de crime pour examiner le corps des personnes décédées, éclairer la justice sur les causes de sa mort. Dans les séries policières, c’est souvent un personnage secondaire.

Mais en réalité, le médecin légiste, c’est avant tout le médecin qui se spécialise dans les violences, et tous leurs effets, qu’ils soient physiques ou psychologiques, et qu’il s’agisse de violences accidentelles, criminelles, ou encore suicidaires.

Il y a les violences qui entraînent la mort, mais bien heureusement aussi, il existe beaucoup plus de violences qui laissent la vie.

L’aspect psychologique est très important : il y a donc toute une partie du travail du légiste qui a trait à la santé psychologique.

Enfin, on s’intéresse aussi aux auteurs de violence, en se posant cette question : pourquoi quelqu’un est amené à tuer, à violer, à détruire ? C’est un apport de la psychologie humaine, rattaché à une réalité sociale, à un aspect sociologique indéniable.