TEMOIGNAGE Surveillante pénitentiaire, elle nous livre les secrets de la prison des femmes

 
 
Auteur de l'article eleonore.bounhiol , publié le 14/03/2022 à 17:03

« Tuer un enfant, ça laisse des traces »

Au cours de votre carrière, vous croisez beaucoup de femmes condamnées pour des infanticides… Quel est votre regard sur ces détenues ?

Marie-Annick Horel : Je n’ai jamais commencé la discussion en demandant à la détenue : « pourquoi vous êtes là ? », je la laissais venir vers moi et m’en parler d’elle-même. Parfois, la détenue s’effondrait. Tuer un enfant ça laisse des traces. Il y en a qui n’en parlent jamais mais qui ne parlent que d’elles, et remettent la faute sur l’autre, souvent le compagnon ou le mari. Et puis certaines femmes nous disent de but en blanc, j’ai tué mes enfants, vous recevez ça en pleine figure, surtout quand vous êtes vous-même une mère de famille. Mais jamais au grand jamais je ne me suis permise de dire à la personne en face « c’est honteux ce que vous avez fait ».

Je me souviens d’une jeune détenue qui avait jeté son enfant dans un puits. Je la reçois dans mon bureau à sa sortie de garde à vue. Elle me regarde, fatiguée, et elle me dit vous savez madame « je n’ai rien à vous dire ». Je lui demande alors son nom, son âge, son adresse, juste pour créer du lien. Elle me dit « non, je suis une criminelle j’ai tué mon fils de 18 mois, vous vous rendez compte, comment vous pouvez me parler, je suis un monstre ». Il y a eu un blanc. Et puis je l’ai écoutée, je l’ai laissée pleurer, je lui ai posé des questions sur elle, sur ces besoins. J’ai essayé de la rassurer car elle avait peur que les autres détenues se retournent contre elle ; j’ai cherché à lui trouver une codétenue de confiance.

Isolées, précaires, illettrées… Vous dressez le portrait de certaines détenues brisées par la vie.

Marie-Annick Horel : Oui, si on le fait le ratio, il y a beaucoup plus de malheureuses que de Mesdames tout le monde en prison. Des filles ont connu des parcours très difficiles, dès le ventre de la mère parfois, elles ont été violentées, trimballées de foyer en foyer, avec des parents déviants… Ces femmes-là subissent l’abandon plusieurs fois, elles perdent confiance dans l’autre et ont plus confiance en elles. Et pour quitter le milieu familial, elles se mettent à fréquenter des délinquants, tombent dans la drogue… et elles reproduisent malgré elle cette vie.

On voit en prison des vies complètement disloquées, cabossées. C’est triste.

 

Vous parlez sans tabou de la sexualité des détenues en prison…

Marie-Annick Horel : Ouin la sexualité est présente, ça fait parfois des histoires, mais ça fait partie de la détention. On est larges d’esprit, on demande seulement aux détenues de ne pas s’afficher dans les lieux communs.

Ça arrive aussi entre détenues et surveillantes, même si c’est plus rare. Et ça crée beaucoup de problèmes. En 1998, la criminelle Valérie Subra avait réussi à détourner une de nos surveillantes, qui malheureusement avait des failles, une souffrance qui ne se voyait pas au grand jour. Valérie Subra, grande manipulatrice, en a profité ; ma collègue lui a donné un téléphone portable. Cette histoire nous a beaucoup affectés dans l’établissement, et j’aurai préféré ne pas la vivre.